C’est une femme, accoudée à la balustrade, qui regarde la pluie fine glisser le long des façades roses et bleues, des colonnes jaunes et grises, splendides et décrépies. La femme attend, là, les yeux précisément vagues, elle attend pendant des heures, elle n’attend rien, elle attend depuis des siècles, elle attend, éternellement, entre le soleil et la pluie.

Et elle aime à se laisse bercer — ou est-ce simplement l’habitude ?— par le son et la couleur de la rue.

 Dans la rue il y a un homme, un vieil homme abrité sous le porche, un homme dont on ne sait plus l’âge, accroché à sa guitare comme à sa vie, parce que la guitare n’a que quatre cordes, et que la cinquième vient du cœur : c’est sa corde vocale. C’est un homme qui chante sa vie, qui fait couler des larmes noires de sa bouche, en te regardant bien fort : « dos lagrimas negras para ti. »

Il chante avec ses aïeux, il joue pour sa progéniture, il gratte vers les passants.

Parmi les passants des gamins qui explosent de rire. Des gamins qui se déhanchent, des gamins qui dansent comme ils respirent, au son du Son.

Des gamins qui courent et plongent du Malecon, dans une mer de tempête séduisante.

C’est entre deux sauts ce soir-là, à La Havane, tout habillés et tout trempés, sur le muret large de quelques dizaines de centimètres qui surplombe la mer, qu’ils m’apprennent mes premiers pas de salsa.

Il fallait y aller pour la voir, Cuba, Cuba brûlante de désir, Cuba rouge comme son étoile, Cuba bleue de gris, autant de corps que de sourires, autant de sourires que de notes envolées, chantées, dansées, jouées, rejouées, aimées, encore et encore, mélangées, à l’eau, au Soleil, à l’Histoire, à l’Afrique, aux Latins, et au Sel. Cuba Noirs et Blancs. Cuba joyeuse et triste. Cuba vit dans une autre époque, le temps arrêté, à la Révolution, à une croyance des uns, la désillusion des autres. Cuba c’est le Che et Fidel sur tous les murs, « jusqu’à la mort toujours », communisme, les cinq héros, hasta la victoria siempre. Il y en a tant qu’on ne les voit plus. On le sait si bien qu’on ne sait plus rien.

Cuba te laisse déconcerté. C’est une île comme un iceberg caliente : toute la surface que tu ne vois pas, un monde à explorer avant qu’il ne fonde. Tu touches un mur qui tombe, c’est une forteresse cachée derrière, en mille morceaux. Tu veux la reconstruire au rythme de ton crayon, tu dessines, tu dessines, tu oublies tous tes a priori, tout ce que tu avais lu, entendu, cru, tu t’oublies, et c’est toi qui tombes, et qui danses, et qui chantes et plonges, du haut du Malecon, afin de goûter un peu, à Cuba aujourd’hui.

DOCUMENTAIRE PRODUIT PAR ARTE ET GÉDÉON PROGRAMMES (VOIR >>> AROUND THE WORLD)